Gévaudan tome 2 Extrait

Au château de la Bastille, le pillage en règle avait commencé sitôt la reddition
de ses défenseurs. Bien entendu, les émeutiers s’étaient d’abord emparés de la
poudre et des munitions.
« Ben, voyons ! Faudrait tout d’même pas oublier qu’on a fait tout ça pour ça !
Non, mais ! »
Puis ils s’en étaient pris aux archives entreposées là depuis des siècles.
« Quelle idée de garder tous ces vieux papiers et parchemins juste bons à allumer
le feu dans la cheminée ! «
Et si les gens du château avaient caché dessous un fabuleux trésor ? A moins
que ce ne fût quelque sulfureux secret ! Pour en avoir le cœur net, mieux valait
balancer ce fatras de poussiéreuses vieilleries par les fenêtres dans les fossés !
Et joignant aussitôt le geste à la parole, les fiers conquérants s’acharnèrent à
détruire avec ardeur – méthodiquement, laborieusement, consciencieusement –
des pans entiers de la mémoire séculaire de Paris et du Royaume de France !
C’est alors qu’ils se souvinrent que la forteresse servait aussi de prison
d’Etat et qu’ils se mirent en devoir d’aller délivrer ces « malheureuses victimes de
l’arbitraire royal ».
Mais, ô stupeur ! Là où ils pensaient découvrir des centaines de prisonniers
enchaînés, faméliques, portant encore dans leurs chairs les stigmates d’innombrables
tortures, toutes plus cruelles les unes que les autres, ils ne trouvèrent, en
tout et pour tout, que sept prisonniers. Sept prisonniers pour une quarantaine de
cellules dont certaines plus vastes et infiniment plus confortables que la plupart
des taudis insalubres dans lesquels ils devaient s’entasser avec leur nombreuse
marmaille, quand ce n’était pas aussi avec leurs vieux parents !

Il faut préciser que l’embastillé – pour peu qu’il en eût les moyens pécuniaires
– pouvait obtenir bien des facilités lors de son séjour forcé ! Cellule spacieuse
qu’il avait tout loisir d’aménager à son goût avec ses propres meubles, ses livres,
on écritoire, ses instruments de musique et bien d’autres objets personnels de
son choix ; droit de se faire livrer repas fins et vins de grands crus… et même
possibilité de recourir aux services d’un dévoué domestique – à condition toutefois
que ce dernier acceptât de renoncer lui aussi à la liberté !
Evidemment, pour les « pailleux » sans le sou, rien de tel ! Pour dormir, une
simple paillasse changée chaque mois… et encore ! A boire, de l’eau, rien que de
l’eau ! Et pour s’alimenter, un seul « repas du Roi » par jour. Plutôt frugal, si l’on en
croit les très rares témoignages écrits d’intéressés… Tous unanimement mécontents
du couvert ! Du gîte aussi, d’ailleurs !