Extrait Gévaudan T3

14 juillet 1789… Ce jour-là, à Paris, la Bastille-Saint-Antoine – impressionnante
forteresse séculaire que beaucoup jugeaient imprenable – était tombée en
quelques heures sous les coups de boutoir de manifestants aussi déterminés
qu’inexpérimentés ! Ils cherchaient juste de la poudre pour leurs fusils et des
munitions pour leurs canons… Et voilà qu’en plus, ils s’étaient emparés d’un
symbole. Et de quel symbole ! De celui de l’absolutisme royal ! Rien de moins… Et
ils n’en étaient pas peu fiers !

14 juillet 1789… Ce jour-là, à Versailles, Sa Majesté, le roi Louis XVI, avait noté,
sur son petit carnet personnel, un simple mot : « Rien ». Il faisait juste allusion
à son tableau de chasse (son plaisir favori) et non à la politique que – ô bonheur !
– la chasse lui permettait d’oublier par instants ! […]

Au lendemain de cette mémorable journée appelée – comme chacun sait – à
devenir historique, le duc François de La Rochefoucauld-Liancourt avait quitté, à
l’aube, sa luxueuse demeure parisienne, et s’était élancé, bride abattue, jusqu’à
Versailles… Là, parvenu au château, il s’était présenté devant les appartements
royaux et avait sollicité la faveur de rencontrer sa Majesté de toute urgence, se
déclarant porteur d’informations de la plus haute importance.
Louis XVI – encore mal réveillé – avait écouté, sans un mot, le récit chronologique
des multiples émeutes, attaques et autres désordres qui avaient, en
quelques jours, ensanglanté Paris. Paris, la ville la plus peuplée de son Royaume !
Paris, la belle ! Paris, la rebelle ! Paris, l’éternelle rebelle !
« Seigneur, Dieu ! avait-il alors songé avec effarement, pourquoi mes frères,
Provence et Artois, ont-ils tant insisté pour que je fisse venir ces troupes de mercenaires,
à marche forcée et à grand renfort de deniers ? Ces soldats ne pouvaient-
ils protéger armureries, Hôtel des Invalides et château de la Bastille, plutôt
que de demeurer dans leur cantonnement, oisifs et impuissants, aussi inertes
que statues de marbre ? […] A quoi bon encourir l’ire du peuple, de ses députés
et de tous les beaux esprits amis des philosophes pour résultat si affligeant ? »
Et tandis que, toujours coi, le Roi tentait vainement de comprendre pourquoi
le baron Pierre-Victor de Besenval, « commandant militaire de l’Ile-de-France, des
provinces limitrophes et de la garnison de Paris », n’avait pas jugé opportun de
prévenir un tel désastre, le duc François de La Rochefoucauld-Liancourt, imperturbable,
achevait de rendre compte au souverain des terribles outrances et des
horribles atrocités – toutes plus barbares les unes que les autres – perpétrées la
veille au soir par les vainqueurs de la Bastille.
A la fin, le Roi avait gardé le silence… Pétrifié de stupeur, d’horreur, d’effroi…
Comme hébété !… Puis il s’était hasardé à suggérer, d’un ton qui se voulait neutre
mais où se devinaient incrédulité, désarroi et sourde inquiétude « C’est une révolte
? »
Question à laquelle le duc lui aurait aussitôt rétorqué, sans l’ombre d’une hésitation
: « Non, Sire ! C’est une révolution ! »