David Korvus

La tête Noire.

Ses yeux plongés dans le vague suivent distraitement la route sinueuse qui s’enfonce dans le massif forestier. De temps à
autre le ronronnement de la fourgonnette est entrecoupé par les commentaires soporifiques de la conductrice ; la météo,
la crise, la conjoncture...
Sarah acquiesce poliment, ou bien est-ce les cahots de la route qui font danser doucement sa tête ? Elle bâille longuement,
ennuyée par ces discours et cette route sans fin...
- Je pense que nous sommes bientôt arrivées maintenant. Tu as des questions ?
- Non je crois que c’est bon pour moi, je verrai les détails avec Madame Fussard...
La réponse brève semble contenter la conductrice plus occupée à trifouiller le GPS.
- Hmm, d’toute façon on s’appelle dans la semaine pour faire l’point et s’il y a un problème, bah, t’appelles
l’agence, hein ?
Elle finit la phrase en se raclant la gorge bruyamment.
- Entendu, j’espère que ça va bien se passer...
La fourgonnette ralentit pour quitter la départementale et s’enfoncer dans un chemin gravillonné. La maison n’est plus
très loin sur le GPS, mais Sarah trouve la fin du trajet interminable, elles sont complètement isolées.
Les sombres et gigantesques conifères balayés par le vent à perte de vue dans ce ciel bas de novembre lui donnent des
frissons, elle qui une semaine plus tôt était plongée dans la tumultueuse vie parisienne.
Enfin, le hameau de la Tête Noire apparaît sur le petit panneau miteux. Deux baraques plantées au milieu de rien, une
grande ferme aux pierres noircies dont le toit fatigué a des allures de pagode et une petite maison insipide en face, pavillon
bâtard sans âme, triste à souhait avec son crépi lézardé...
La responsable ouvre les portes arrières de la fourgonnette pour aider Sarah à descendre ses maigres bagages pendant
que la voix synthétique du GPS s’excite dans l’habitacle : Vous êtes arrivés, vous êtes arrivés, vous êtes arrivés...
De sa main lourde et boudinée, la responsable Claire Barque claque la porte de la fourgonnette en râlant.
- Mais putain il va pas fermer sa gueule ce con !!!
Bah, voilà ma grande on y est... C’est la grande ferme, j’ai plus qu’à te dire bon courage hein...
Sarah reçoit une bise informelle de la joue boursouflée de Madame Barque avant que celle-ci ne remonte dans la fourgonnette
en chantonnant un air débile qu’elle a dû écouter en boucle sur une station grand public...
Sarah s’avance devant la grande porte ouvragée. Le vent balaye ses cheveux noirs sur son visage blanc délavé, elle
repousse une mèche rebelle de ses yeux verts d’un revers de main. À trente ans, elle est de ces femmes discrètes qui
passent inaperçues, mais dont le magnétisme est certain.
La pluie qui commence doucement à perler sur son imper lui fait presser la sonnette non sans appréhension...