Extrait Gévaudan T4

Les révolutionnaires – c’est bien connu – ne prennent que rarement le temps
de solliciter l’avis des sages ! Et sans doute, les sages ne disposent-ils pas non
plus de cordes vocales suffisamment puissantes pour dominer les vociférations
des ténors de la haine et de la violence ?
Toujours est-il qu’en ces temps de chaude effervescence populaire et de
grande turbulence nationale, nul ne perçut la timide voix de la sagesse !
En revanche, nombreux furent les orateurs à la langue de vipère bien pendue
et à la voix de stentor portant loin, ainsi que les journalistes à la plume acérée
trempée abondamment dans le vitriol, à dénoncer un supposé complot fomenté
par le couple royal et les aristocrates !
Ce faisant, ils jetaient en pâture le Roi, sa famille, ainsi que l’ensemble des
nobles encore présents dans le Royaume, à l’aveugle barbarie d’une populace
chaque jour plus avide de victimes expiatoires à immoler sur-le-champ !
Et pourtant, ces nobles encore présents dans le Royaume n’étaient-ils pas
précisément ceux qui avaient placé tous leurs espoirs dans les généreux idéaux
humanistes de 1789 ? Ceux qui avaient proposé l’abolition des privilèges dans la
nuit du 4 août ? Ceux qui avaient participé à la rédaction de la « Déclaration des
Droits de l’Homme et du Citoyen » ?
Rien à voir avec ces aristocrates d’un autre âge, hostiles par principe à toute
idée de réforme ! Non, rien à voir avec ces passéistes démodés jusqu’au ridicule,
prêts à défendre bec et ongles le moindre de leurs privilèges fût-il d’un archaïsme
obsolète, et qui, émigrés de la première heure, vivaient, depuis, en sempiternels
va-t-en-guerre revanchards tout en festoyant sans vergogne, comme sans risques,
bien à l’abri au-delà du rempart protecteur des frontières !
C’étaient ces derniers – d’ailleurs à l’origine de bien des maux de l’Ancien Régime
— que dénonçait le peuple dans sa noire colère ! Mais comme ces distingués
fossiles s’avéraient hors d’atteinte, le peuple, frustré, accablé de misère et chauffé
à blanc par une poignée de pousse-au-crime, reporta sa terrible fureur vengeresse
contre ceux-là-mêmes qui — désireux d’ouvrir avec lui les portes de l’Histoire
sur un avenir meilleur – étaient restés, bienveillants et confiants, à ses côtés !
Or, voici que la machine infernale s’emballait… s’emballait… s’emballait
chaque jour davantage… Elle ne tarderait pas à les broyer menu !